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Accueil du site || Club neuchâtelois d’aviation (CNA) || Le Cynorrhodon || Récits || Vol de 536.2 km du 6 juillet 1955

Sous ce beau titre, j’aimerais tout de suite raconter ce qui s’est passé la veille du 6 juillet 1955, et ce qui a entraîné les suites si fâcheuses de mon vol : Une partie de "panosses" auprès d’un vieux collègue d’études, réunissant quelques petits bourgeois et bourgeoises, afin de raviver les histoires du temps passe.

J’avais déjà constaté, selon les PTT et la Centrale météorologique que, le lendemain, il pourrait se passer quelque chose et je fus assez prudent en buvant certains liquides... Mais on ne pouvait pas faire autrement, et la politesse demandait les 3 verres réglementaires.

Juste avant minuit, j’étais dans les bras de Morphée, non sans avoir vérifié les prévisions du temps auprès des spécialistes de Kloten.

Je dormis du sommeil du Juste, et le lendemain, l’organisation commença à jouer normalement : La météo prévoyait un vent du nord-ouest en Suisse Orientale avec pluie, vent du nord avec cumulus de beau temps pour la Suisse Romande et le mistral pour la vallée du Rhône. (35 à 4.0 nœuds au Mont Ventoux).

La base des nuages ne serait pas supérieure à 1’400 msl, l’instabilité moyenne et les thermiques pas du tout débordants. La carte d’altitude serai très favorable pour le vent du nord dans la vallée du Rhône inférieure, et, si jamais on pouvait y arriver, les maigres conditions de la première partie du vol seraient largement compensées par une vitesse de croisière plus élevée.

J’hésitais un peu et faisais la grimace. D’une part à cause du vent du nord faible, et d’autre part, parce que je n’étais pas tout à fait au point... ??? Je jetai furtivement un coup d’œil à la veille et me plongeai dans les préparatifs. Il fallait indiquer un but. Montélimar était hors de question, et si jamais je pouvais atteindre Valence, il serait également possible d’arriver au Mont Ventoux, d’où je pouvais atteindre Salon en Provence en vol plané. J’inscrivais donc Salon de Provence, 420 km, sur le papier parcheminé bleu du barographe. Je n’y croyais pas moi-même, mais il est d’usage de préciser un but...

La guerre du papier, les visages ironiques, et le départ... ! Devant moi, le Stinson avec Fritz Pfeuti, un tour de piste puis direction Jura !

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Berne

Le remorquage ne fut pas spécialement calme, mais au contraire assez agité, et même un sentiment presque désagréable s’accentuait du côté de mon estomac.

De quoi les différentes boissons de la veille étaient-elles donc composées ? De vin blanc, mélangé à du Champagne, de belles cerises rouges, de pâles fraises des bois, de petits bouts d’ananas d’un jaune comique et Dieu sait encore quoi... Quelle horreur ! Le gâteau aux fraises de Béni Muller me passait par la tête et les glandes salivaires commencèrent leur surproduction en me donnant l’eau à la bouche !

Les secousses aux ailes étaient de moins en moins bienvenues et mon Fritz qui ne s’en doutait pas, mettait du charbon tant qu’il pouvait. J’étais sur le point de dég... Mais il n’y avait plus de retour possible, le "point of no return" était loin derrière nous et je m’en suis remis au destin. Il fallait résister. C’est ainsi que Fritsli tirait un tas de misères en direction du bras Est du Chasseral. Pour comble de malheur, pendant longtemps nous n’avons rien trouvé qui puisse ressembler à une ascendance. Mais enfin, en vue de Courtelary, j’ai décroché vers 10 h. dans une petite bulle, mais je ne pouvais même pas tenir l’altitude. Fritz spirala deux ou trois fois autour de moi, puis regardant la chose d’un oeil sceptique il se tira. Un peu découragé, je passai le long du Chasseral, toujours avec la salive au ras des lèvres, en louchant en direction de la base des nuages au-dessus de moi. La montagne cachait son somment dans les nuages et les ombres de ceux-ci avançaient, suffisamment lentement pour m’énerver, du nord au sud à une vitesse de 10 km/h tout au plus. Au-dessous de moi il y avait l’aérodrome qui me rappelait de beaux souvenirs, et il me fallu beaucoup d’énergie pour ne pas tirer les aérofreins et arrêter cette misère.

Pendant une demi-heure, je luttai énergiquement contre cette tentation, jusqu’à ce que vers St Imier mon variomètre monte à 1 m/sec pour la première fois jusqu’à l’altitude de décrochage, et même jusqu’à la base à 1’400 msl. Je m’essuyai le front et tâtai en avant, en direction de la Vue des Alpes en ignorant ce qui se passait dans la région de l’estomac. Le jeu entre le paysage et la base des nuages était inconfortablement restreint (500 à 600 m.), mais par contre le thermique semblait s’activer un petit peu et je pouvais compter avec une montée d’un demi-mètre au-dessous de chaque nuage.

Il me fallu une heure entière jusqu’à la Vue des Alpes et il me semblait plus que mystérieux que je puisse arriver à Salon avec cette moyenne de 30 km/h. Je pensais avec résignation au temps formidable que j’avais eu le 15 avril. Et, de nouveau un aérodrome là-bas m’invitait... Planeyse. Là-bas, il y avait Alwin (Kuhn) bricolant dans ses moteurs et je pensais combien ce serait agréable de discuter de tout et de rien avec lui... J’étais attiré comme par un sandow par les bons Neuchâtelois. Mais avant, je voulais encore essayer comment cela irait au Creux du Van. Très lentement, je passais le long du Mont Racine, mais toujours par thermiques maigres. L’ascendance moyenne était autour de 50 cm. Il me fallu une demi-heure de bagarre jusqu’à ce que le drapeau Suisse flotte joyeusement au Creux du Van en indiquant par cela quelque chose de mieux.

Entre temps, il était déjà 11 h. 1/2 et j’attendais des ascendances un peu plus fortes. Le drapeau flottait directement vers le sud, donc les pentes dans la vallée de l’Areuse avaient certainement quelque chose a offrir. Et c’était effectivement le cas. Pour la première fois le vario grimpait à plus de 2 m. Je me réveillais, et utilisais, comme les vieux, la montée jusqu’à la dernière goutte de sang. A l’600 m., l’altitude maximum jusqu’à présent, je me dirigeais au Chasseron, où, du côté nord, un puissant ascenseur de 4 m/s montait à 1’800 m. en suivant les Aiguilles de Baulmes.

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L’hôtel du Chasseron

J’arrivais, plein d’espoir au Mont Suchet. Là-bas, je luttai un certain temps avec un zéro, en dessous des nuages qui avaient pourtant bon aspect, mais malgré mes peines je fus désolé par le résultat. Je filai donc en direction de Vallorbe. Mais au lieu de trouver quelques thermiques, le peu d’altitude se réduisit visiblement jusqu’au moment où je me trouvai à 200 m/sol au dessus de la ville. Il fallait qu’il se passe quelque chose dans les prochaines secondes pour pouvoir me sortir de cette cuvette inhospitalière. Soudain, mon Sky reçut un coup de 4 G et mon estomac se retourna trois fois. J’exécutai un saut à la perche par-dessus l’aile gauche et essayai de centrer. L’indication était de 3 m/sec de montée, bien que l’aiguille fasse la folle. A chaque tour j’étais secoué 7 fois et ma langue devenait de plus en plus épaisse. La sueur froide me passait de nouveau sur le visage. Les glandes salivaires fonctionnaient plus que jamais et le sachet (pour malades de l’air) qui était prévu pour d’autres usages, était prêt pour l’utilisation. Le Destin voulait me retenir dans ma dég... Comme seul soulagement il ne me restait plus qu’à crier des injures contre ces fameuses boissons de la veille. Je luttais ainsi jusqu’à 1’800 m.

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Slingsby T-34 "Sky"

En partant en direction du Lac de Joux, je regrettais infiniment de ne pas pouvoir lancer un sac plein dans cette poêle antipathique de Vallorbe. Mais cette cure avait tout de même eu quelque chose de bon, parce que déjà je me sentais beaucoup mieux et je n’avais plus de difficultés avec mes histoires internes. La route continuait maintenant au nord du Lac de Joux (au sud du lac, il n’y avait pas un seul nuage), dans une légère courbe au-dessus du Brassus/St Cergues en direction de la Dole, où je grimpai en peu de temps à 1’800 m. J’avançais vers le Mont Colomby-de-Gex. Je pensais que le vent du nord s’était suffisamment canalisé en bise (comme c’est assez souvent le cas en Suisse Romande), et que je pourrais trouver des ascendances de pente au sud-est de cette montagne. De cette façon, je pouvais ensuite, avec quelques thermiques imprévisibles, fraiser vers le Crêt de la Neige et le Fort de l’Ecluse. Mais c’était tout faux. J’avais parié sur le mauvais cheval.

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Lac de Joux

Du côté nord-ouest, les ascendances se manifestaient sans servir à quelque chose et le Jura me vidait. Il me balançais au-dessus de la plaine genevoise. Je regardais en arrière et avais l’impression d’être refoulé, comme Jonas de sa baleine, du Jura vers la Plaine. Quelle était ma faute ? Je ne volais pas exactement sur la crête du Mont Colomby. Sans cela, j’aurais tout de suite pu me placer du bon côté de la pente. C’était simple comme bonjour et je devais bien me mettre ça dans la tête. Mais en attendant, je me baladais toujours. Une cheminée laissait traîner sa fumée en direction du Mont Vuache. A tous petits pas, je longeais Cointrin en limant soigneusement la moindre petite particule de thermique : Je devais absolument atteindre ce Mont Vuache. Lentement, mais régulièrement, je descendais, et une fois de plus la situation s’aggravait. Par endroits, je gagnais en trichant 50 m. Une autre fois, je me laissais déporter avec zéro au vario et je gagnais 200 m... Près de Chancy, j’étais décidé à piquer directement sur le Vuache. Le sol, mais également la montagne salvatrice, se rapprochaient avec aussi l’espoir de grimper. Du point de vue météo et topographique, je devais monter. Mais on ne peut jamais savoir. Tendu comme la patte d’une sauterelle qui s’apprête à bondir, je fonçais perpendiculairement à la pente. Encore 650 m à l’altimètre et, effectivement, à l’approche de la pente, je commençai à monter tranquillement et progressivement. Le vario indiquait jusqu’à 4 m/s, et rapidement la grande montagne perdait son format. Avec reconnaissance, je regardais encore ses larges épaules et me cachais ensuite dans la casquette de camouflage au-dessus de moi. Sitôt que l’aiguille retournait vers zéro je filais en direction sud-ouest. En planant dans la lumière claire je trouvai le temps de me réorganiser un petit peu. Le barographe était toujours en marche, la pression d’oxygène constamment au maximum, le masque et ses connections en ordre. La carte des Alpes Maritimes était prête et le pique-nique à sa place. Un sachet s’est rempli discrètement mais avec quelques peines parce qu’il faisait tellement froid...

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Le Mt-Vuache...
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...et le Crêt de la Neige

Le contrôle de l’horloge m’indiquait déjà un voyage de presque 4 heures et je n’avais pas encore effectué la moitié de la distance prévue. Comparé au vol du 15 avril, c’était très décourageant. Mais j’espérais que la vitesse de croisière augmenterait encore et sommes toutes, c’était assez tôt pour atteindre le Mont Ventoux vers 19 h. 30 pour pouvoir atterrir à Salon. Pour arriver à cette montagne mystérieuse, j’avais donc plus que 5 heures 1/2 à disposition et même avec une vitesse de croisière de 40 à 45 km/h c’était faisable malgré les conditions misérables. La chance de passer subsistait encore et je commençais même à y croire un peu.

Je survolais le Mont des Princes à environ 300 m. et continuais vers la montagne du Gros Foug, où je glissais gentiment le long de la crête. Mais, averti par les expériences du Mont Colomby-de-Gex, je fis bien attention de me placer du bon côté de la pente. Et effectivement, pendant que je transformais les ascendances en distance en suivant directement la crête, je constatais que ce n’était pas le côté bise, mais les pentes raides de l’ouest qui amenaient les ascendances. On constate une fois de plus que "l’argent n’a pas d’odeur"... Ensuite je traversai le lac du Bourget et essayai de nouveau les deux pentes de la montagne de la Charve. Et de nouveau, c’était la pente ouest qui portait. C’était également la même chose à la Dent du Chat. La base des nuages était de nouveau à 1’400 m. La Dent du Chat cachait sa pointe. Sur un rebord de rocher, juste sous le brouillard, un petit groupe de Sœurs de Charité me regardait. Je passai tout près en leur faisant signe. Quand je me retournai afin de répéter ce jeu, le brouillard avait déjà avalé le rocher et quelques gouttes de pluie s’écrasaient contre le capot. La base descendait encore davantage et cela ne me plaisait pas du tout. Je passai en crochet autour de la Dent du Chat et filai en direction de Chambéry.

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la Dent du Chat

Au sud de Chambéry se trouve le Mont Outheran. Il est pourvu de deux prolongements vers le nord qui embrassent et protègent la ville. Dans la cuvette, la bise est forcés de monter vers les sommets. Il fallait absolument que j’y arrive, bien que toutes ces chaînes de montagnes aient tiré les rideaux, que la base fut horriblement basse et qu’il y eut a peine un rayon de soleil a travers ce gris sombre. C’était la seule possibilité pour continuer le vol. Quand j’arrivai dans la cuvette, l’altimètre indiquait une fois de plus 700 msl. Les 150 bars d’oxygène me paraissaient ironiques pour la 36ème fois, et les souvenirs douteux en regardant Challes-les-Eaux. Mais après quelques recherches, je fus secoué vers le haut. Pourtant peu après, la base à l’300 m. ne me permettait plus de monter davantage et je dus passer autour des pentes boisées à l’ouest du Mont Outheran pour arriver aux Echelles par le col de Couz. Jamais je n’oublierai ce col de Couz !!!

A gauche et à droite les forêts au long des pentes étaient saturées de brouillard et j’avais l’impression qu’il y avait des câbles invisibles. De plus, tout le corridor, d’une longueur de 10 km environ, était baigné dans une lumière grisâtre par une couche de nuages uniformément fermée. C’est par ici que je rampais. Je pouvais pourtant me permettre cette technique du tuyau de ciment par le fait que je connaissais la région, ayant l’expérience des vols précédents et me souvenant de la facilité avec laquelle j’étais passé.

Aux Echelles, la couche était fermée, de teinte gris foncé, mais elle était maintenant à l’400 m. et, oh merveille, partout une faible montée de 20 à 30 cm. était suffisante pour maintenir le cap 210 à 1’380 m. à la vitesse de 90 à 100 km./h. De temps en temps, je devais rappeler à l’ordre mon variomètre désobéissant en augmentant la vitesse à 130 km/h. C’était vraiment un sport très amusant que de tenir constamment l’altimètre de précision à l’380 m...

A 15 h. 00 je survolais Voiron et passais au Signal de Naves qui était bouché. Vers St Jean-en-Royans, je volais ainsi pendant 50 km sans une seule spirale, simplement en tirant plus ou moins sur le manche. Tout le long de l’Isère l’impression était unique, comme sous l’avant-toit sombre d’une longue maison, pendant que, 10 km. à l’ouest, le soleil illuminait les champs verts. Ce genre de vol était vraiment calmant. Un feu dans la campagne envoyait d’immenses volutes de fumée vers le sud. En comparant avec l’ombre au sol, j’estimai à quelle vitesse aurait dû pédaler un cycliste pour suivre la fumée. Il aurait certainement fallu un Coppi en pleine forme !!! La vitesse du vent devait être de 50 km/h. au moins. Cet anémomètre de campagne me fut très utile parce qu’il était impossible de suivre les fragments de nuages chassés par le vent. Il semblait donc, qu’après la traversée du tuyau en ciment, j’étais du bon côté de la montagne. La vitesse du vent avait quadruplé depuis le début du vol, la vitesse de croisière avait augmenté rapidement, spécialement durant cette partie humoristique à l’380 m., et si le diable ne s’approchait pas à trop grands pas, il devenait possible d’atteindre Valence qui se trouvait à 40 km. Ce serait déjà une belle performance et le moral remontait gentiment.

A 15 h. 45 je distinguai de loin Valence depuis l’altitude de l’500 m. La base des nuages montait encore un peu, le soleil brillait gentiment entre les nuages et je filais à plus de 100 km/h vers le sud. De temps à autres, je devais me défendre légèrement contre la descente, mais ce n’était qu’un jeu d’enfant comparé aux bagarres qui précédèrent le tuyau en ciment. Pierre-Chauve !!! C’est ici qu’avec Werner Schatzmann nous avions bifurqué à droite en nous laissant attirer par Montélimar. Mais cette fois-ci, je me maintenais à gauche, au-dessus de la région légèrement descendante de la vallée de la Drôme au sud de laquelle s’étend une chaîne de montagnes orientée d’Ouest à Est. Cette longue pente s’oppose aux vents du nord pour les transformer en ascendances mécaniques de dimensions gigantesques, ceci de Crest jusqu’à la Roche Courbe. J’arrivais à cette pente de 30 km. de long à l’altitude de 700 msl près du Pas de Lauzans, après avoir traversé la vallée sauvage de la Drome, en vol rapide.

Cette vallée se présente tel un champ de débris, sans aucune possibilité d’atterrir, brûlée par le soleil comme un quartier de lune. Je fus content de grimper dans l’ascendance avec 5 m/sec. Je volai vers l’est en direction de la Roche Courbe et arrivai au sommet à 130 km/h. Sans perdre de temps, je suivis la crête qui se dirige vers le Sud en direction de St Nazaire-le-Désert (effectivement un nom pas très sympathique) et me dirigeai à 140 km/h. vers la montagne d’Angèle. Le mistral soufflait à 70 km/h et je m’en approchais a une vitesse fantastique. L’Angèle se présente sous la forme d’un trapèze, exactement comme le Belpberg vu de l’endroit du décollage, sauf qu’elle est quatre fois plus haute. Elle se trouve toute seule et s’étire au milieu d’un désert rôti par le soleil où un atterrissage est absolument impensable. Le rude mistral souffle de toutes ses forces en plein dans son large visage. Aujourd’hui, elle avait posé coquettement un petit chapeau blanc sur sa tête, dont la forme m’intéressait tout particulièrement. En effet, à 50 m. sur la montagne se trouvait la base du nuage dont l’aspect supérieur était en forme de calotte semblable à un casque de guerre anglais. C’était très comique, mais pour la belle Angèle, il lui fallait à tout prix un chapeau personnel ! En me laissant aspirer par l’ascendance de l’Angèle à 5 m/sec, j’utilisais l’occasion de ne concentrer un peu : Les derniers 100 km s’étaient passés à peine en une heure (120 km/h de croisière). Les nuages dont la base s’élevait de plus en plus s’étaient raréfiés. L’assèchement de la masse d’air était donc toujours en action et le petit chapeau de l’Angèle semblait être la dernière formation nuageuse que je rencontrerais lors de mon voyage vers le sud.

Et c’était exact. En regardant entre la crête que je venais d’atteindre et la base vers le sud il n’y avait plus aucun nuage. Malgré cela, mon moral était au beau fixe : Je voyais le Suprême, l’entouré de légendes... Je sortis mes aérofreins pour éviter de disparaître dans le casque de l’Angèle et restai 5 minutes pour l’admirer. Il était là-bas, puissant et menaçant, l’éminence grise des montagnes de Provence : le Mont Ventoux. A peine trente kilomètres me séparaient encore de lui, et une fois cette distance parcourue, l’atterrissage à Salon était assuré.

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Le légendaire Mt-Ventoux

Il fallait donc traverser ces 30 km d’une manière élégante, car entre l’Angèle et le Ventoux il n’y a pas la moindre possibilité d’atterrir. A l’arrière de l’Angèle il fallait s’attendre à des descendances terribles du fait que la pente y était aussi raide que du côté nord. Il fallait utiliser le vieux truc des lacustres : Passer en contrebande avec les thermiques par-dessus les rabattants, le plus loin possible, puis se tailler à toute pompe. Donc, j’enclenchai mon pinceau et disparus en larges spirales dans le chapeau de l’Angèle. Mais après 100 m. de montée, l’ascendance se transforma en forts vents descendants et je dû fuir hâtivement ce casque nuageux sur un cap de 180°... Mon truc n’avait visiblement et étrangement pas joué. Je n’avais même plus le temps de m’énerver car le vario indiquait maintenant beaucoup de descente, jusqu’à 8 m/sec. Cela me laissait songeur et je ne comprenais pas du tout pourquoi l’Angèle était une femme aussi capricieuse. Je pris donc mes jambes à mon cou pour échapper aux attirances de cette Eve et après quelques secondes j’avais parcouru 2 à 3 km lorsque soudain, l’aiguille du vario retourna vers zéro, puis dépassa la marque critique et s’arrêta pile, après un demi-tour, à plus 3 m/sec. Instinctivement, je me tournai contre le vent, tout étonné. J’étais arrêté en direction du dos charmant de l’Angèle, au-dessus de la topographie, et lentement, je réalisai ce qui allait se passer.

Mon Sky s’étant mis tranquillement dans le vent, le vario était collé entre 4 et 5 m/sec. J’avais à nouveau atteint l’altitude du petit chapeau de l’Angèle et je montais toujours. Visiblement, le monde des montagnes semblait s’enfoncer et je pouvais regarder le casque de la Belle d’une altitude de plus en plus élevée. Le bord avant de ce nuage était renouvelé au fur et à mesure par des paquets de "nioles", alors qu’à l’arrière les masses d’humidité condensée disparaissaient dans les profondeurs de la vallée chauffée par le soleil. Le mouvement rapide interne de ce nuage était un contraste paradoxal par rapport à sa position fixe. Aurais-je pu, en manœuvrant d’une manière un peu plus intelligente, peut-être survoler la montagne par l’avant sans faire de PSV ? C’est probable. Comme je n’avais encore jamais vu un nuage avec de telles caractéristiques à cet endroit, je lui donnais le nom de "Cumulus lenticularis angelicus".

L’Angèle, en-dessous de moi, semblait de moins en moins importante et finalement elle disparu entièrement sous son chapeau.

L’altimètre indiquait maintenant 3’000 msl et l’ascendance diminuait peu à peu. Je décidai d’utiliser cette onde jusqu’au dernier centimètre parce que je pourrais piquer sur Salon presque directement en partant de cette altitude. Comme il n’y avait aucune traces de lenticulaires, je tâtai un peu la région de cette ascendance. Je montai encore jusqu’à 3’700 msl. J’avais mis non masque à oxygène déjà à 3’000 m. et je laissais couler le gaz à travers le flowmeter. En principe, l’oxygène n’était pas encore nécessaire, car mon état pitoyable du début du vol n’était plus qu’un mauvais souvenir et je ne sentais pas de fatigue, mais j’estimais qu’à la moindre déficience de O2 je laisserais "pendre les oreilles". Les temps sont passés où je montais sans souci et sans oxygène jusqu’à 6’500 m....

Arrivé à zéro, je me dirigeai vers le sud en traversant rapidement les faibles descendances au dos de l’onde. Et ce que j’osais à peine espérer se réalisa peu après. J’étais arrêté dans une deuxième onde et montais joyeusement avec 3 m/sec jusqu’à 4’000 m. J’étais pendu au-dessus de Ste Jalle et observais, à part les instruments, la région au-dessous de moi. Partout des pierres, et tant qu’on pouvait voir, aucune tache de verdure. A peine quelques buissons séchés par le soleil. Un vrai désert ! Une petite route se frayait péniblement un passage à travers les collines d’un gris clair. J’avais froid dans le dos en pensant à un atterrissage dans cette région délaissée par Dieu. Et malgré cela, il y avait par-dessus ce coin du monde une beauté amère dont je pouvais jouir de mon perchoir et je pris suffisamment de temps pour l’admirer. Salon pouvait être atteint en vol direct et je ne me faisais plus de souci pour la vitesse de croisière, ni pour les places d’atterrissage. Je vivais dans la débauche.

Je continuai mon jeu avec les ondes en sautillant vers le sud tout en gagnant de l’altitude. A 17 h 15, je survolais le Mont Ventoux à 5’500 msl.

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Le Mont Ventoux

Mont Ventoux !!! La montagne des météorologues !!! La montagne du Tour de France, vaincue par les géants de la route au prix d’efforts surhumains !!! La montagne de la nostalgie pour les pilotes de vol à voile à l’étranger, qui s’élève dans la plaine du Rhône, raide et solitaire, à 2’000 m, d’altitude. Maintenant, il était au-dessous de moi, petit et insignifiant. Il avait tiré sa gloire de cette Angèle qui vivait dans le nord une existence insignifiante, comme une fille de Provence inconnue. C’est l’Angèle qui est l’une des sources de ces séries d’ondes que j’avais rencontrées sur mon chemin. Le mont Ventoux jouait seulement, dans ce conte, le rôle du Roi qui perd son trône par les intrigues de sa femme. Puis, humblement, il laissait la frontière de sa végétation à mi-hauteur, la tête chauve, traversée de couloirs raides et limée par le mistral depuis les temps préhistoriques. La route était collée, comme un ver séché le long de son corps. Le vent et les éléments labourant la station près du sommet. Pour justifier son existence, il faisait décrocher sous les ailes de mon oiseau la huitième et dernière onde qui se trouvait dans cette série unique et qui était plus puissante que les précédentes. A 18 heures, l’altimètre indiquait 6’300 msl. Je me trouvais exactement en-dessus de la Gabelle.

Autour de moi s’étendait un coup d’œil magnifique : Loin au nord-est, le Mont-Blanc se dressait nettement au milieu des nuages bas sous lesquels j’avais gratté comme une taupe pendant des heures. Peu au-dessus, se présentait une bande d’horizon jaune sale, virant au bleu vers le haut. Le bleu-noir de la coupole du ciel s’élevait jusqu’au zénith. Au sud, se trouvait Marseille, et la côte brumeuse qui s’étalait de manière élégante en larges courbes vers les Pyrénées. La Méditerranée et les Etangs brillaient à contre-jour au soleil couchant. Toute la Provence s’étalait au-dessous de moi. Je riais dans ma trompe à oxygène, et je poussais des "youtzes".

Une idée que je ruminais depuis déjà une heure semblait pouvoir se réaliser : Avec ces 6’000 m. il y avait certainement quelque chose à faire. L’altitude était largement suffisante pour faire un détour par Avignon, en gondolant confortablement jusqu’à Salon, et si je devais encore avoir 4’000 m. au-dessus d’Avignon, je voulais renoncer à mon but, longer la côte de la Méditerranée et avancer le plus possible vers les Pyrénées. Je continuai donc à cheval sur mon onde, au-dessus de Carpentras, vers l’ouest. Pour avancer, il fallait voler à 130 km/h et je descendais à peine d’un demi-mètre et le plus souvent avec le vario à zéro. Après 40 min de soucis à cause du vent latéral et de l’altitude précieuse, je passais les méandres de la Durance au sud d’Avignon. Et je me trouvais encore à 5’500 m ! D’où 50 km en 40 min. avec 800 m. de perte d’altitude seulement. Quel sentiment ! Je venais de passer le kilomètre 400 et il y avait encore la possibilité de 150 km de vol plané devant moi. C’était formidable ! Je chantais très fort et avec une mauvaise voix dans ma trompe en caoutchouc nervurée : " Sur le pont d’Avignon, on y danse, on y danse, sur le pont d’Avignon, on y danse tous en rond...."

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Le pont d’Avignon

Je dis donc définitivement au revoir à Salon et filai en direction de Montpellier. Bientôt, je traversai le Rhône qui s’avançait mollement vers la Méditerranée dans sa largeur. Pour bien cheminer je volais à 100 km/h, facilité par de nouvelles ondes que j’utilisais. Ainsi, sans perdre d’altitude, j’avançais vers l’ouest. Même à 19 h. 30, je volais pendant un quart d’heure en légère grimpée ou avec du zéro à la vitesse de 120 km/h le long de la côte.

Le problème de la carte devenait une réalité. Je ne pouvais plus me servir de celle des "Alpes Maritimes", vu que j’avais atteint le coin gauche du bas de la carte. Je devais donc chercher la carte de la France au millionième. Naturellement, elle se trouvait dans un coin impossible et bien cachée. Il me fallut lutter un certain temps pour finalement l’extirper et la déplier au bon endroit. Je pouvais difficilement évaluer la limite des 500 km parce qu’elle n’y était pas tracée. Montpellier n’était pas suffisant, mais au bord ouest de l’Etang de Thau, mon troisième "Poids d’équilibrage", selon l’expression de Berne pour les diamants, serait assuré.

Nîmes, avec son amphithéâtre, passa au nord, puis Lunel et Montpellier suivirent (480 km). L’altimètre indiquait encore 3’000 m. Lentement, je commençais à distinguer à nouveau les détails du sol, et le sentiment d’être assis au-dessus d’un relief de musée alpin disparut. J’enlevai mon masque à oxygène et fermai l’appareil Carba. Il restait encore 15 bars de pression lorsque la petite boule flottante du flowmeter se remit en place. Pas du tout étonnant si la provision s’épuisait, vu que j’avais passé plus de 3 heures au-dessus de 3’000 m. ! Je respirais à nouveau normalement comme tous les habitants de la terre vers les lesquels j’étais en train de me réintégrer.

Un avion de ligne croisa ma trajectoire de vol à la même altitude, à peine à 500 m. devant moi. Il venait d’Afrique du Nord et se dirigeait vers le nord. Je battis des ailes de manière insistante, mais la caisse filait, butée comme un char d’assaut. C’était certainement un nouveau type d’avion sans ailerons, ou éventuellement les gars prenaient l’apéro ou encore, dormaient...

Comme le paysage au-dessous de moi était différent de celui de notre lointaine Patrie ! Plate et peu habitée, pleine des mystères du Sud, la terre venait de se dégager de la chaleur étouffante de la journée : Ici et là s’élève une colline pierreuse et tout autour, la terre est recouverte de vignobles mûrissants jusque dans les plus petits recoins. J’essayais de trouver n’importe quel champ d’atterrissage, mais sans résultat. Pas un pré, pas un champ, si petit soit-il, ne se trouvait entre les vignes. Il était donc impossible de poser ici le Sky sans dégâts. Pourtant, j’avais encore un bon moment devant moi jusqu’à l’atterrissage, mais le paysage des environs m’inquiétait un peu. Si le relief continuait comme cela, je pouvais n’attendre à une drôle de fin. Mèze passait également, puis Sète avec sa colline rocheuse près du port. Mais je n’avais toujours pas vu la moindre petite place d’atterrissage depuis Montpellier. J’avais encore 2’000 mètres indiqué à mon altimètre et je n’avais rien d’autre à faire que de chercher l’aérodrome à proximité de la prochaine ville importante.

Je volais toujours avec le vario à zéro vers le sud-ouest en direction de Béziers. Je perdis à peine 500 m. jusqu’à cette ville. La montre indiquait 19 h 50, mais ou était l’aérodrome ? Je cherchais intensément une grande place qui se présenterait autrement que sous la forme d’un vignoble et ne trouvant rien de tel, je continuai de survoler la ville. J’étais déjà décidé de pousser jusqu’à Narbonne pour y trouver quelque chose pour m’asseoir, quand tout a coup, je découvris un vaste champ militaire à l’ouest de Béziers. Tout était représenté sur cet surface, depuis les canons jusqu’aux camions. Des bâtiments et hangars, entre lesquels se mouvaient de petits points, étaient construits à côté d’une immense place sablonneuse avec des buissons brun foncé. Au centre, il y avait une sorte de couloir libre d’à peu près 100 mètres de long. Je cherchai encore une fois à l’ouest, mais il n’y avait pas d’autre possibilité d’atterrissage plus avantageuse jusqu’à Narbonne, et ce que je pouvais espérer trouver aux alentours de cette ville serait certainement aussi douteux que cet endroit-là.

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Béziers

Je choisis la solution sûre et sortis mes aérofreins à l’500 m., en face des points lumineux et lointains de Perpignan. Je détruisis l’altitude en larges spirales et constatai que le vent soufflait à peine à 10 ou 15 km/h du nord-est. Je n’approchai de la place avec une grande réserve de vitesse, en piqué, et posai à 20 h. mon Sky sur le sol du sud de la France.

La tranquillité autour de moi était très impressionnante. Quelle drôle de sentiment que de ne plus entendre le sifflement du vent après 10 heures de vol, spécialement lorsque l’on se trouve caché jusqu’au ailes entre des buissons drus, à 20 mètres au-dessus du niveau de la mer sur le sable nu. Pendant que je laissais glisser définitivement le manche et que j’ouvrais le capot, je m’en donnais de tout mon saoul dans l’air chaud du soir, tout en restant encore un moment dans la cabine étroite. Ma satisfaction pour cet atterrissage réussi était cependant troublée par des sentiments particuliers. Comme des chauve-souris dans un clocher endormi, ces sombres pensées voltigeaient autour de la joie de cette réussite. Je venais de terminer le vol de ma vie. J’avais survolé des paysages où un atterrissage, sur des distances de plus de 100 km, était absolument impossible. J’avais découvert l’Angèle et je pouvais être fier de la bagarre dans le tuyau de ciment. Malgré les conditions météorologiques plus défavorables qu’une situation de bise classique j’avais réussi le vol. Et encore, j’étais le premier vélivole Suisse qui pouvait ajouter le troisième "poids d’équilibrage" à son insigne d’or. J’avais réussi toutes les conditions pour cette distinction en partant de Berne - une satisfaction toute particulière - et j’avais pu prouver ce qu’Alvin et moi pensions de la route sud-ouest.

Tout cela aurait dû me remplir de joie pure, mais malgré tout, les chauve-souris voltigeaient dans ma tête. Une question se posait : Pourquoi n’as-tu pas terminé les 580 km certainement acquis au lieu de détruire stupidement 1’500 mètres d’altitude ? Te serais-tu fait piéger comme un débutant au Mont Colomby ? Une autre plus méchante : Appartiens-tu donc maintenant à la vieille ferraille ? La joie du désir n’est-elle pas plus profonde lorsqu’on désire une chose que lorsqu’on la possède ? Que vas-tu devenir maintenant, sans but ?

Le front plissé, je sortis de la machine, étendis mes articulations et chassai les bêtes voltigeuses qui voulaient se poser dans un recoin mélancolique de mon âme... Ou était-ce tout simplement la fatigue qui s’emparait lentement de moi ? C’était certainement la fatigue...

A travers les buissons, quelques personnes s’approchaient. Avant tout le monde, un soldat avec mitraillette s’avançait. Le sport allait commencer. On pourrait remplir des pages et des pages sur la réception des autorités militaires, de la police et sur Nelly et Josette qui arrivèrent 18 heures après l’atterrissage. Sans parler des pastis. Et comme nous nous amusèrent, à pieds nus sur la plage de Sète en faisant des pâtés dans le sable chaud, ou en gobant des moules Marinière dans une pinte du port. Puis vint le transport du retour, pendant lequel je commençai à réaliser la distance énorme que j’avais parcourue. Quelle réception à la maison, lorsque j’appris que la Sportfliegerschule me faisait cadeau de tout mon vol, jusqu’au dernier centime. Et combien j’eus de plaisir avec mes amis en leur racontant toute mon histoire et ses anecdotes.

Tout cela appartient à un passé vécu de vélivole comme l’eau appartient au poisson. Je te souhaite, à toi, fou du manche, d’apprécier ces délicatesses de notre sport idéal. C’est un baume pour la nostalgie secrète des vols de distance à l’étranger, et si jamais un jour tu choisis de t’élancer pour le plus long vol de ta vie - j’espère t’avoir un peu indiqué le chemin - je te dis M...

D’après un texte original de Hans Nietlispach traduit par W. Schwarzenbach et G. Donnet

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Pour vous donner une idée de la distance parcourue au cours de ce vol, voici une carte avec le trajet tracé en rouge

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Pensez-y avant de vous aventurer trop loin de la maison

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